Grand-père Mike (2022)

Missi a cinq ans et va devoir grandir dans un monde de désolation après la catastrophe. Du moins, c’est ce que pense son grand-père Mike venu s’occuper d’elle. Il ne peut pas supporter cette idée et doit agir au plus vite pour qu’elle ne souffre pas. Mais aujourd’hui, la police est sur l’affaire. Il faut sauver Missi.

le 16-09-22 21:50

Grand-père Mike

Plus rien ne traine dans le coin, plus de colère, plus de tristesse, même pas la moindre larmichette de compassion. Non rien, vraiment rien.
Je suis là, assis sur le bord de mon lit et lorsque je jette un œil pour regarder, je ne peux que contempler tout ce que je n’ai pas vu venir, ma vieillesse. Et probablement aussi un peu toute cette désolation.
Ce n’est pas une table de chevet, c’est une commode fourre-tout, un mini secrétaire débarras de mes journées. Et en moins de temps qu’il en faut pour se retourner dans sa vie, il est envahi par le quotidien. Des photos de famille qui heureusement ne jaunissent plus comme autrefois, des bouquins qui attendent d’être lus et ne le seront jamais, des trucs de bricolages sans intérêts qui ont atterri ici parce qu’ils n’avaient pas de place ailleurs, et des médicaments… des tas de médicaments, tous ceux que je peux trouver encore. Au moins, ça me fait des machins à étudier. Je ne suis pas toubib moi.
Si je tourne la tête, oui si je tourne la tête… putain y a rien, plus rien. C’est pour ça que je m’endors toujours le regard vers ce meuble, la tête vers les étoiles comme on disait jadis.
Pour ce qu’il en reste des étoiles de toute façon. La brume céleste qui s’est installée a tout avalé désormais. Impossible de jouer les grands navigateurs avec des nuits plus noires que l’encre de chine.
— Grand-père ! Grand-père !
Cette voix qui subsiste, la seule chose qui me retient sur cette planète, c’est elle, Missi, ma petite fille.
Je suis assis, regard perdu sur ces misérables souvenirs qu’il me reste d’avant la catastrophe.
— Grand-père faut que j’te dise…
Elle est essoufflée comme jamais la pauvre gamine.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive mon petit chat ?
— Je l’ai vu !
Elle est excitée comme une puce, comme si tout avait encore de l’importance. Je n’ai pas le courage de lui expliquer. La catastrophe ce n’est pas quand ces abrutis ont pris leur décision de lancer leur gaz. Ça, c’était soi-disant pour tous nos sauver. « Vous allez voir, tout le monde sera guéri en même temps, débarrassé des virus et autres saloperies d’un coup. »
Comment ont-ils été assez cons pour y croire ?
Non, le désastre c’est maintenant. Comment je vais lui expliquer à ma Missi qu’on n’est plus que tous les deux sur cette foutue planète ? On a fait le tour, on a roulé des heures et des jours entiers. On a cherché partout et pas repéré âme qui vive. Même les animaux sur terre ont disparu. Il ne reste que des insectes. Dans l’eau de la rivière, on trouve encore un peu de vie, pas grand-chose, déjà qu’avec la pollution c’était bien flingué.
La pauvre petite. Quel monde on lui laisse ! Et se retrouver seule avec un crouton comme moi, il va se passer quoi maintenant pour elle ?
— Tu l’as vu vraiment ? Et il était comment ?
Bon Dieu. Je n’arriverai jamais à tenir pour l’aider à grandir. Des fois c’est comme ça. C’est difficile de trouver des raisons, de bonnes raisons pour survivre.
Je n’ai aucun espoir de l’accompagner. Et quand bien même je résisterais encore quelques années, elle ferait quoi d’un sénile qui bave et qui ne peut plus marcher ?
— Il était gros, et poilu.
Je ne sais pas ce qu’elle a vu. La vraie question qui me taraude reste comment je me suis retrouvé seul avec cette puce ? Un mystère. Sa mère m’avait demandé de la prendre au centre aéré pour l’aider.
Oui, c’est ça. Je l’ai récupéré parce qu’elle ne pouvait aller la chercher à l’heure. Et puis après tout s’est emballé. Ils ont largué leur foutu gaz un peu partout et Samantha n’est jamais venue.
Des fois je ne sais plus où on vit tous les deux. Je ne sais même plus son âge ni le mien d’ailleurs.
— Tu as quel âge déjà mon chaton ?
Elle tend fièrement sa petite main paume en avant, doigts écartés.
— Cinq ans !


Les sirènes des véhicules hurlaient à la mort tout autour du lieu de l’accident. Ils avaient tenté l’impossible course contre la montre, mais le drame s’était quand même produit aux abords de l’Hudson.
La police avait passé la journée sur les dents depuis que Samantha, en complète panique, avait donné l’alerte sur l’enlèvement de sa fille, Missi. Malgré le froid, les hélicos avaient quadrillé l’espace aérien sans relâche, espérant retrouver la voiture correspondant au signalement. Mais repérer rapidement une vieille Ford banale à la couleur délavée relevait d’une gageure compliquée avec la circulation.
Au sol, les équipes, malgré leur omniprésence, peinaient à retracer le parcours. Grand-Père Mike avait disparu des radars comme par enchantement. Jusqu’à cet instant fatidique où un appel d’urgence sifflait la fin du match. La nuit était déjà tombée depuis un moment lorsqu’on signala une voiture qui venait de faire une embardée et de sombrer dans la rivière.
Les badauds étaient agglutinés derrière les bandeaux de sécurité. Entre ceux qui prenaient des photos et ceux qui se délectaient de la situation excitante de voir une bagnole et ses occupants abîmés dans une eau gelée, le contexte en disait long sur l’intérêt des gens pour la misère des autres.
— Chef, le central nous prévient que la maman de la fillette sera là dans cinq minutes.
— Merde.
L’officier Johnson observait sans relâche les événements depuis la berge, écoutait aussi les retours radio des plongeurs, espérant sans y croire des informations positives.
— Nom de dieu, ils foutent quoi là-dessous ?
L’opérateur lui lança un regard assassin pour rappeler la difficulté de l’intervention. À cet endroit, le fleuve n’était pas spécialement profond, mais la nuit et le froid compliquaient grandement la tâche.
Les générateurs tournaient à plein régime dans un vrombissement sourd et terrifiant, on distinguait à peine quelques bulles remonter à la surface.


La nuit, tout est si calme, un silence comme je ne l’ai jamais vécut de ma vie. J’ai longtemps habité la campagne avant que ma fille ne me demande de la rejoindre en ville. Il parait que je devenais trop vieux pour rester seul dans la nature.
Mais c’est bien plus terrifiant désormais. Aucun bruit d’oiseaux ou d’animaux, aucun bruissement suspect, aucune ombre, rien qui me rappelle que je ne suis pas isolé.
On ne peut pas entendre grand-chose d’autre que le vent, et quand on le perçoit, c’est que le froid s’est installé.
Missi dort recroquevillée sous sa couette. On a mangé des marshmallows au diner. J’en avais ramené du supermarché pour lui faire plaisir. Je lui fais vivre des derniers instants les plus agréables possibles, mais tout s’arrêtera bientôt.
Quand on a plus d’électricité, il ne reste pas grand-chose et c’est déjà la fin. Alors dans peu de temps on sera perdu tous les deux. On se couche à la tombée de la nuit, on se réveille avec le jour, je suis obligé de faire du feu pour nous réchauffer, même l’eau ne coule plus du robinet. J’oublie pas comment c’était avant. Je me rends compte que j’ai grandi dans un endroit où il n’y avait rien. Il fallait tirer de l’eau du puit et le générateur à essence prenait souvent le relais de l’éolienne bricolée par mon père pour nous fournir de la lumière. Sauf que maintenant dans les villes, quand ça ne marche plus, c’est le noir complet qui s’installe, encore plus à présent avec la brume céleste. On ne peut plus vivre sans ou plutôt ils ne peuvent plus vivre sans. Les jeunes, les enfants, et Missi.
Comment pourrait-elle comprendre qu’elle ne pourra plus jamais regarder la télé, plus jamais jouer avec ses poupées qui parlent, ne jamais utiliser la tablette dont elle rêve ? Je tire la couverture pour qu’elle n’ait pas froid et elle ne bouge pas.
C’est sans espoir, plus une once. Demain, ce sera le jour, rien ne sert d’essayer encore. Elle et moi on disparaitra de cette planète. Elle a connu la pire espèce de son histoire, l’homme, mais on va lui débarrasser le plancher.


Le véhicule ne s’était pas encore totalement immobilisé que Samantha se ruait déjà dehors et se dirigeait vers le chef de la police.
Les jeunes recrues qui montaient la garde derrière le bandeau de sécurité avaient bien tenté de la retenir, mais en vain.
— Où est-elle ?
Elle hurlait sans pudeur, incapable de contenir ses larmes.
— Je veux voir ma fille !
Johnson avança vers elle pour l’attraper dans ses bras et l’empêcher de se jeter dans le fleuve.
— Madame Britts, s’il vous plait, vous ne pouvez pas vous approcher.
— Laissez-moi, je veux voir ma fille.
Ses cris de plus en plus déchirants couvraient les vrombissements des générateurs.
— Madame Britts, vous ne devriez pas être là.
Samantha le regarda bien droit dans les yeux et il ne put y lire qu’une réponse évidente qu’elle ne prononça pas. À cet instant, il ne chercha plus à discuter connaissant la cause perdue et l’entraina vers le fourgon sanitaire. Les civières étaient déjà prêtes,
— Venez avec moi, je vais vous préciser la situation.
Il savait exactement ce qui allait se passer, même sans informations officielles de l’équipe des plongeurs. Il n’avait aucune envie d’expliquer à cette mère que la voiture avait filée dans les eaux gelées, qu’elle avait basculées, retournée et sans doute remplie aussitôt. Il n’avait vraiment aucune envie de lui dire qu’il n’y avait pas d’espoir, que bientôt on sortirait deux corps inanimés et que personne ne pourrait rien y faire. Il n’avait aucune envie de faire face à sa détresse.


— Grand-père j’ai faim.
— Oui mon chaton, on va s’en occuper.
Je lui ai raconté qu’on allait chercher à manger ensemble ce matin. Elle m’a cru. Forcement.
Je ne me sens pas mal en pensant à mon plan. Je le vois comme une obligation, elle ne pourrait pas survivre sans moi, dans un monde vide de tout sens, et moi je ne peux plus vivre. La vie et la maladie m’ont rongé jusqu’à l’os.
Je dois le faire pour elle, pour qu’elle ne souffre pas.
Je dois le faire parce que je ne peux pas l’imaginer mourir seule, je peux sentir son désespoir dans mes veines. Je saigne à l’intérieur rien que de penser qu’elle pourrait devenir la dernière habitante de la terre sans que rien ne puisse la sauver.
— Grand-père, j’ai faim !
Je me décide à me lever, je ne dois plus réfléchir.
— Viens mon cœur on y va.
Je lui tends la main qu’elle saisit sans se poser de question.
C’est le moment. Il reste un peu d’essence dans la voiture alors on va rouler, la suite devrait arriver toute seule.
Tout quitter, dire au revoir une dernière fois à cette foutue planète que je n’ai pas aimée. Elle me l’a bien rendu.
— Prends ta poupée si tu veux, on va faire un petit voyage.
J’essaie de me souvenir d’avant, avant qu’ils fichent ce bordel sur terre. Je m’efforce de me rappeler comment c’était. Mais je n’y parviens pas. Les trous au plus profonds de mes pensées m’empêchent de comprendre comment on en est arrivé là.
Elle est gaie comme un pinson cette gosse, elle fredonne sa petite comptine. Ce que je m’apprête à faire est terrifiant. Je chante avec elle pour me donner du courage.
— Comme un petit poisson…
— Au fond de l’eau, j’irai nager…
— Et voir les merveilles…
— Qui dansent dans l’océan…
Elle grimpe à l’arrière, par habitude et je ne lui demande même pas de s’attacher. À quoi ça servirait, quand j’avais son âge, la ceinture n’existait pas. Quand j’avais son âge, il y avait des animaux, des gens, la nature, on pouvait courir partout sans danger.
Quand j’avais son âge, on avait l’avenir devant nous.
La pauvre, elle n’a plus rien.
Je roule vers le lac, je connais la route et l’endroit où nous nous dirons adieu.


Le chef Johnson avait entrainé Samantha un peu à l’écart, mais pas assez pour ne pas entendre le chuintement des quelques paroles prononcées depuis le fond de l’eau, retransmis sur la radio embarquée.
… Véhicule difficile d’accès…
… Besoin d’éclairage…
… Les vitres sont toutes intactes…
… Impossible de casser la vitre…
… Noir et gelé ici…
Le silence, entrecoupé du souffle des hommes sous l’eau, rendait le moment insupportable.
… Attendez, vous aviez dit qu’il y avait un vieillard et une petite fille ? …
— Affirmatif.
… Je n’aperçois qu’un corps à l’intérieur…
Samantha avait entendu elle aussi et venait de bondir, échappant à l’officier. Elle se rua vers le bord, guettant le moindre mouvement.
— Madame Britts, s’il vous plait, vous ne pouvez pas rester là !
— Qu’est-ce qu’il a dit ? Où est ma fille ?
Sa voix tremblait et elle se contenait de devenir hystérique.
— Répétez et confirmez ?
… Confirmé, il n’y a que le corps d’un homme âgé…
… Aucune trace d’enfant…
Samantha se tourna vers l’officier, l’air hagard, les yeux vides de toute compréhension.


On s’est arrêté dans le supermarché du coin. C’est étrange de pouvoir se servir sans vergogne. De toute cette civilisation partie en fumée, il ne reste qu’un amalgame de boites.
— Moi je voudrais des céréales.
— Oui ma puce, tu sais où c’est ?
Elle se dirige directement vers le rayon et je la laisse filer. Qu’est-ce qu’elle risque après tout, on est seul.
— Veux des roses.
Elle a l’air décidé, si volontaire. Je la vois s’éloigner, tourner au coin comme une danseuse et je l’entends au loin.
— J’ai trouvé.
Ma détermination fond au son de sa voix, je n’y arriverais pas. Je ne peux pas faire du mal à ma petite fille.
— Grand-père tu viens ?
Je recule et sors sans me retourner, sans regarder. Quand je démarre, je pleure en abandonnant cette petite pleine de vie. J’avais oublié la sensation des larmes d’amour et de chagrin.
Je me sens lâche. Que le diable m’emporte et que Dieu la protège.


La radio accrochée à son ceinturon crépita, volume à fond.
… Chef Johnson ? Central pour chef Johnson…
Il attrapa l’appareil pour répondre à la demande.
— Johnson j’écoute…
… On vient de nous signaler une fillette abandonnée dans un supermarché non loin de vous.
Samantha tenta littéralement d’arracher le talkie des mains du policier, mais celui-ci esquiva, puis l’agrippa avec poigne avant de poursuivre.
— Avez-vous une description ?
— Elle dit s’appeler Missi et avoir cinq ans. Une équipe se rend déjà sur place.
Johnson n’eut pas le temps de répondre, Samantha venait de s’évanouir et il avait toutes les peines du monde pour la retenir.