Dans la douleur

le 16-09-22 21:50

Je vais vous dire un truc incroyable, un truc qui tournait dans ma tête sans que je comprenne pourquoi. Avec toute l’introspection dont j’essaie de faire preuve, ça swinguait dans mon cerveau depuis un moment. Un peu comme une étape que je ne franchissais pas, vous savez ce genre d’avancée que l’on fait jusqu’à un certain point, mais qui s’arrête net sans raison, avec retour à la case départ pour refaire tout le chemin.
Sauf que je l’ai eu cette fois, je lui ai tordu le cou à cette boucle infernale.
L’idée est la suivante : pourquoi je ne prends pas de plaisir, ou en tout cas pas autant, avec des choses simples que tout le monde considère agréables. C’est vrai ça, je suis « comme tout le monde » après tout, j’aime bien qu’elles me tombent toutes cuites dans la bouche. Alors pourquoi, j’ai cette impression de raté, ou du moins de « pas mérité » si j’obtiens quoi que ce soit sans faire preuve d’une détermination affolante et d’un travail émérite.
Et c’est là qu’au détour d’un bois, je réalise tout.

Tout.

Tout ce que cette éducation que je qualifierai de désuète a fait de moi. Tout ce qu’elle a insidieusement façonné, limé, raboté et imposé bien sûr.
Cette espèce de ligne de conduite absurde qui consiste à dire « travaille, toujours et toujours plus dur pour mériter ce qui t’arrive » à emboiter des pièces de puzzle dans ma tête qui font que désormais, il m’est impossible de profiter pleinement d’un plaisir simple à contrario d’un plaisir arraché dans une douleur physique et mentale insensée.

Les exemples sont nombreux. Pour ne citer que ceux d’un quotidien tout à fait banal, une journée paisible sans rien faire je ne peux pas, des remerciements pour un service qui ne m’a rien couté je ne peux pas, des cadeaux pour mon anniversaire je ne peux pas, etc.
Ça ne veut pas dire que je n’apprécie pas, attention, il y a une nuance. Cela signifie que je n’ai pas cette décharge d’adrénaline (ou d’ocytocine) qui pourrait me mettre dans un état second. Le plaisir est là, il est doux et pour le mesurer il me faut du temps. Il ne se trouve pas dans mon schéma de valeurs, et je dois intégrer de nouvelles équations pour évaluer. Si on me redemande trois jours après si j’aime mon cadeau, la réponse est oui bien sûr !
Évidemment que j’aime bien recevoir un présent, mais longtemps ça m’a gêné au point de ne pas pouvoir montrer une expression au grand dam de ma famille. Ça se soigne peut-être, mais je ne suis pas certain. Quelques claques derrière la tête me font avancer. (Ah ben tiens d’ailleurs, voilà encore un exemple, pas de douceur pour vaincre, juste une claque.)

Alors j’ai fouillé et refouillé.
Bien sûr que c’est mon éducation, bien sûr que toute cette rigidité on me l’a inculquée, mais le bonheur on ne me l’a pas retiré ! Je l’ai simplement trouvé en poussant mes limites, en tout cas je l’ai décroché parce qu’on m’a fait comprendre que je l’avais acquis en en bavant.
Dans cet autre quotidien par exemple, je ressens du bonheur à me dépasser, à être toujours en activité jusqu’à l’épuisement, même malade lorsque je cours 20 minutes et que je finis sur les rotules transpirant avec la tête qui tourne, ou à ranger des papiers et à mettre de l’ordre dans tous les conflits administratifs les uns après les autres sans m’arrêter jusqu’à avoir une place nette, j’éprouve cette petite onde de satisfaction méritée, dument gagné.

Certains vont me dire que je suis masochiste, d’autres vont me dire que c’est normal puisque c’est le plaisir du travail bien fait.
Aux premiers je rétorquerais que non et ça j’ai eu du mal à trouver et à me prouver que je détenais la bonne réponse (et accessoirement à me rassurer !) Si j’étais « maso », je le serais probablement partout, y compris dans l’amour (pour ne pas dire sexualité) par exemple. Or ça, on ne l’a pas dans son éducation, c’est une chose que les parents laissent en friche, à chacun de se découvrir. Et là, miracle, le combo simplicité et douceur, est de loin celui qui prime sur tout ! Rassurés ?
Autrement dit, ce plaisir trouvé dans la douleur est vraiment inculqué à grand renfort de valeurs judéo-chrétiennes.
C’est terrifiant.

Qu’est-ce qu’on peut y faire ? Je ne sais pas, j’y travaille tous les jours un petit peu. Lorsque je reçois maintenant, je dis ce que je ressens, probablement à demi-mots et c’est déjà un premier pas, celui du partage de ce bonheur. Mais je pense que quelque chose a été cassé très profondément. Alors promis si je trouve la solution, je vous en ferai part.

Quant aux autres, ceux qui me prétendent que c’est normal, je crois qu’il est temps de vous poser la question du début de l’article : est-ce naturel de ne prendre son pied qu’en en bavant des ronds de chapeau ? Je vous en prie… relisez le chapitre un peu plus doucement, en pesant chaque idée !

image pixabay/Manfred Richter