Le passé

le 26-01-24 20:48

Voilà, c’est fait.
L’idée avait germé dans mon esprit il y a déjà un moment, mais ma petite rhétorique interne, mon éducation judéocrétine (mauvais jeu de mots je vous l’accorde) et probablement l’habitude me bloquaient. Impossible d’avancer.
De quoi je parle ? D’un quelque chose tout simple que j’ai constaté un jour et qui n’a eu de cesse de grandir en moi sans y être invité. L’idée était là : je me trimballais un passé comme un baluchon. Ce n’était pas totalement le mien, mais surtout celui d’une famille, dans laquelle j’ai poussé, ou plutôt devrais-je dire à côté de laquelle. La différence d’âge aidant, c’était une vieille troupe avec ses histoires de guerre et de restrictions, de revanches à prendre et de méthodes d’un autre siècle.
Petit à petit, j’ai compris à quel point je ne faisais que perdurer des idées qu’on avait ancrées en moi, qui n’auraient jamais dû m’appartenir. J’ai mis la main dans ma poche sur des choses agrippées au fond de mon âme alors que personne ne devrait les y poser.
Je ne réfléchissais pas, je n’inventais rien, j’étais simplement un gars avec des besaces pleines d’histoires à raconter à mes enfants. Elles retraçaient toutes un environnement complexe qui finalement ne me montrait pas. Elles peignaient un tableau dans lequel je subissais.
Et tout à coup, paf, la révolution dans ma tête. C’est justement l’« habitude » qui a tout décidé. Découvrir qu’on expose ou qu’on reproduit des choses par nostalgie apprises et imaginées est une belle claque dans la le cerveau.
Je ne me suis pas réveillé en m’interpellant du genre « qu’ai-je fait de ma vie », non. Je me suis levé en me disant « mais qu’est-ce que j’en ai à faire maintenant, de toutes ses idées à la noix complètement dépassées et sans intérêt ». Pire j’ai retracé tous les fils qui me rattachaient à ces vieux morceaux de réalité, tous ces boulets bien enchainés à mes chevilles sous prétexte qu’il ne fallait jamais penser méchamment et ne jamais oublier. Le fameux devoir de mémoire.
Et après avoir tiré sur ces pelotes, je me suis aperçu qu’il n’y avait plus rien au bout.
Et non.
Tous ces gens qui vivaient dans mes souvenirs et desquels je peignais des tranches d’existence, tous ces gens étaient morts, morts et enterrés depuis des lustres.
Je me suis donc réveillé en découvrant que je n’avais pas besoin de continuer, que personne ne m’en tiendrait rigueur, que je pouvais écrire un bout du passé moi-même.
Et c’est ça que je veux laisser comme image de moi. Quelque chose de personnel, quelque chose qui me ressemble, pas un ramassis d’anecdotes d’une époque disparue depuis longtemps et que je n’ai pas vécue. Adieu nostalgie obligée.
Je ne veux pas oublier, mais je ne veux pas que ce soit mon histoire. Elle est celle des autres et le sera à jamais.
La mienne sera celle que mes enfants raconteront peut être de moi. Mais avant tout, elle ne sera pas mélangée avec une bouillie de souvenirs qui ne m’appartiennent pas. Elle restera à l’image de mon passage sur terre, point.
Il n’est jamais trop tard pour s’en rendre compte. Certains le comprennent d’instinct des leurs jeunes années, d’autres comme moi trimballent les choses qui pèsent de plus en plus, et d’autres encore mourront avec.
C’est terminé. Je ne vous oublie pas, mais ce matin, j’ai juste le cœur bien plus léger en me levant.
J'ai bientot 60 ans et je vis enfin.

Image par Tentes de Pixabay